Drones, politique de défense et lutte contre les menaces asymétriques au Cameroun
Face aux menaces asymétriques auxquelles il est confronté, le Cameroun a fait de la technologie dronique un instrument d’adaptation et de modernisation de sa politique de défense et de sécurité à travers le volet armement et équipement. La présente étude a pour objectif de démontrer que les drones, au travers de nombreux avantages opérationnels qu’ils recèlent en situation de conjoncture in-sécuritaire asymétrique, constituent une véritable pièce maitresse dans le dispositif de lutte contre le terrorisme et les insurrections au Cameroun. Utilisés pour le moment à des fins tactiques d’information, de renseignement et de surveillance, les drones armés de combat suscitent toutefois un débat d’ordre éthique dans les grandes puissances étrangères qui les utilisent dans leur croisade contre le terrorisme international. Un tel débat doit être pris en compte afin de tirer pleinement profit des avantages militaires qu’offre l’usage des drones dans la lutte contre les menaces asymétriques.
Mots clé : Drones, éthique des drones, menaces asymétriques, politique de défense, politique d’armement et d’équipement.
Depuis 2013, le Cameroun connait un foisonnement de menaces sécuritaires et humanitaires de nature asymétrique. Trois grandes aires géographico-culturelles sont concernées : la région de l’Est affectée par les conséquences de l’instabilité sociopolitique et de la crise sécuritaire en République Centrafricaine (RCA) ; les régions de l’Extrême-Nord et du Nord en proie aux attaques insurrectionnelles du groupe terroriste Boko Haram ; et les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest sous la menace des mouvements séparatistes et terroristes de « l’Ambazonie ». Ces menaces sont « fomentées par des ennemis non identifiés qui perturbent considérablement la paix et la sécurité dont bénéficiait ce pays d’Afrique Centrale. Ces multiples menaces sont occasionnées non seulement à l’intérieur du pays, mais aussi et surtout à ses lisières ». (Akono Atangana, 2022).
Si les conséquences de ce climat d’insécurité sont bien évidemment d’abord humanitaires1 et économiques (GICAM, 2018), l’irruption de ces menaces a également eu des incidences sur la politique de défense du Cameroun, notamment dans la politique d’armement et d’équipement des forces de défense et de sécurité (FDS) camerounaises. A l’Extrême-Nord et dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, la résurgence des attaques insurrectionnelles et terroristes a conduit les FDS à recourir à l’emploi des drones dans leurs opérations militaires de riposte et de contre-offensive. Le recours aux technologies droniques, issues du mouvement de revolution des affaires militaires (RAM), concourt au renforcement de la résilience de l’Etat du Cameroun (Ntuda Ebodé, 2021) face à ces menaces asymétriques à travers l’adaptation de sa politique de défense.
C’est pourquoi il convient de s’interroger sur les liens entre l’emploi des drones, la politique de défense et la lutte contre les menaces asymétriques au Cameroun. Autrement dit, comment le recours à la technologie dronique permet-il de rendre efficace la politique de défense dans sa lutte contre les menaces asymétriques au Cameroun ? La réponse à cette préoccupation consiste d’abord à poser le recours à la technologie dronique comme une manifestation de l’évolution historique de la politique de défense et de sécurité du Cameroun (I), avant d’évaluer les principaux avantages opérationnels des drones dans la lutte contre les menaces asymétriques, à l’aune des réserves éthiques formulées à l’endroit de cette technologie dans la conduite des opérations militaires (II).
I- Le recours aux drones dans les opérations militaires des FDS, une manifestation de l’évolution de la politique de défense du Cameroun
Désignant généralement « l’ensemble des principes et des dispositifs d’actions publiques mis en place pour assurer l’extraction, l’organisation et l’emploi des moyens militaires d’un Etat » (Ntuda Ebodé, op.cit), la politique de défense du Cameroun s’inscrit dans l’évolution des contextes bipolaire et post-bipolaire de sa conception. Pendant longtemps conçue comme un instrument de politique publique classique (A), la politique de défense camerounaise a progressivement évolué en un mode d’action stratégique au gré des menaces asymétriques auxquelles le Cameroun est désormais confronté (B).
A- La politique de défense camerounaise, un instrument de politique publique classique
Considérant que les politiques de défense contemporaines sont le résultat d’une évolution historique des moyens mobilisés par les Etats pour gagner la guerre, l’on pourrait admettre qu’une politique de défense a pour objet « la conception et l’action des autorités publiques en matière de gestion du personnel de la défense, d’organisation, d’équipement, de préparation et d’emploi des forces armées, ainsi que leurs conséquences internes et internationales » (Battistella, 2012). La politique de défense camerounaise a, depuis la création des forces armées camerounaises en 19592 jusqu’aux réformes engagées dès 20013, toujours obéit à cet objet en comportant une part de conception et de planification en termes de textes particuliers organisant l’armée, d’emploi des forces, de doctrines et de gestion du personnel (Ntuda Ebodé, op.cit).4 Pour ce faire, la politique de défense du Cameroun a toujours reposé sur trois piliers (Ndutumu, inédit) :
- la recherche permanente d’équilibres internes, dont le but est de garantir la cohésion et la paix sociale;
- la recherche d’équilibres externes, sans volonté belliqueuse ou expansionniste dont l’objectif est de garantir la liberté, la souveraineté et l’indépendance du Cameroun en disposant d’une Armée forte, nécessaire pour exercer la prévention et la dissuasion dans une posture défensive, voire pacifique.
- L’esprit de coopération et de solidarité sous-régionale, régionale et internationale. Ce pilier permet au Cameroun de respecter ses engagements internationaux et de manifester sa solidarité envers des pays frères et amis en difficulté.
La fin de l’ère bipolaire a entrainé dans son sillage un certain nombre de transformations apparues dans le champ sécuritaire qui vont irradier la politique publique de défense camerounaise dès la décennie 2000. Au rang de ces transformations, l’on peut en dénombrer quatre principales : le processus de professionnalisation des forces armées, la redéfinition du rôle de l’Etat en matière de production des armements, l’introduction croissante des technologies de l’information et de la communication dans les affaires militaires incarnée dans le mouvement RAM, et enfin la privatisation des forces ou la désétatisation des pratiques militaires (Ntuda Ebodé, op.cit).
Ces transformations intervenues dans le champ sécuritaire, débouchant sur la contestation par des acteurs non-étatiques du monopole de la violence dévolue à l’Etat, ont progressivement fait évoluer la politique de défense camerounaise de simple instrument de politique publique à un véritable mode d’action stratégique.
B- L’évolution de la politique de défense du Cameroun en un mode d’action stratégique contre les menaces sécuritaires asymétriques
Considérant que tout Etat souverain vise à se doter de moyens militaires nécessaires à la préservation de sa sécurité, dans un contexte géopolitique évoluant sous la dialectique ambitions/menaces, il ressort de manière constante que toute politique de défense poursuit classiquement trois objectifs militaires : créer les opportunités, transformer les situations défavorables en situations favorables et maintenir les statuquos avantageux (Ntuda Ebodé, op.cit). Dans ce sens, la politique de défense camerounaise est progressivement devenue un mode d’action stratégique pour atteindre ces trois objectifs. Les réformes de 2001 ont permis de préciser la mission générique des FDS à savoir : « les Forces de défense ont pour mission d’assurer en tout temps et en toutes circonstances et contre toute forme d’agression, la sécurité et l’intégrité de l’Etat, dans le cadre de la souveraineté nationale. Elles pourvoient au respect des alliances, traités et accords internationaux » (Ndutumu, op.cit).
Face aux menaces sécuritaires asymétriques auxquelles le Cameroun est confronté sur divers fronts de son territoire (Suyru, 2013 ; Akono Eustache, 2022), la politique de défense camerounaise vise désormais de manière ultime une « fin politique de conservation » (Battistella, op.cit). En effet, dans une approche clausewitzienne de la guerre, la politique de défense camerounaise, en tant que mode d’action stratégique, est conçue autour de certaines fonctions et priorités stratégiques (Ndutumu, op.cit). S’agissant des fonctions stratégiques, on en dénombre cinq principales : les fonctions de renseignement et prospective, celle de la dissuasion ; la prévention; la protection et l’intervention. Concernant les priorités stratégiques, celles-ci sont au nombre de quatre : la protection du territoire national et des populations camerounaises; La protection des intérêts vitaux et stratégiques de la nation; la contribution au développement socio-économique de la nation; la contribution aux opérations de soutien à la paix à l’échelle sous-régionale, régionale et internationale.
Les drones, en tant que nouveau système incontournable des opérations militaires, utilisés aussi bien sur le plan tactique que stratégique, permettent, à moindre coût, de remplir ces fonctions et priorités stratégiques, en facilitant l’acquisition d’un renseignement immédiat et précis des positions de l’ennemi en situation de conflit asymétrique. Leur emploi dans les opérations militaires des forces armées camerounaises, tant bien défensives, contre-offensives qu’offensives, constitue ainsi une opportunité pour le Cameroun de mener avec succès et efficacité sa lutte contre les mouvements insurrectionnels et terroristes des régions du Nord-Ouest, du Sud-Ouest et de l’Extrême-Nord. L’emploi des drones, à travers les avantages militaires qu’il procure dans la lutte contre les menaces asymétriques, permet d’en faire un vecteur indispensable aussi bien de la modernisation que de l’adaptation de la politique d’armement et d’équipement des FDS camerounaises.
II- Les avantages militaires de l’emploi des drones sur le théâtre des opérations de lutte contre les menaces sécuritaires asymétriques
Considérés comme des plateformes aériennes pilotées à distance, les drones offrent généralement le double avantage de pouvoir être opérés dans des environnements dangereux sans exposer des vies humaines des militaires en opération et de bénéficier d’une très grande persistance de vol, d’une longue autonomie par rapport aux avions et hélicoptères de combat. Ses avantages militaires se manifestent principalement dans la lutte contre les menaces asymétriques telles que les insurrections et le terrorisme. Ces avantages (A) doivent nécessairement tenir compte de ses limites sur le plan éthique (B) si les forces armées camerounaises veulent pleinement tirer profit de cette technologie dans la lutte qu’elles mènent contre le terrorisme et les mouvements insurrectionnels au Cameroun.
A- Les avantages liés aux applications militaires des drones sur le théâtre des opérations de lutte contre les menaces asymétriques
Selon John Thierney, ancien Président du sous-comité sur la sécurité nationale et les affaires étrangères à la Chambre des Représentants des Etats-Unis, les drones de combat sont devenus une « pièce maitresse dans l’effort de guerre » (Boutherin, 2010). C’est dire que, d’un point de vue militaire, les drones présentent un certain nombre d’avantages. En effet, ils peuvent mener un très large éventail de missions, parmi lesquelles les missions dites d’IRS (Intelligence-Reconnaissance-Surveillance). Ces missions s’inscrivent logiquement dans les fonctions stratégiques des forces armées camerounaises soulignées supra. Par ailleurs, les drones sont libérés des contraintes géographiques inhérentes au sol en accélérant le cycle d’engagement d’une cible. Ils ont une capacité de compresser la boucle OODA (le temps s’écoulant entre l’Observation, l’Orientation, la Décision et l’Action) sur le théâtre des opérations.
Face à l’imparfaite adaptation observée sur le théâtre des opérations des hélicoptères à acquérir du renseignement en zone hostile, l’acquisition des drones de combat est surtout intéressante pour les forces armées camerounaises dans la lutte contre l’insurrection dans les régions en du Nord-ouest et du Sud-ouest et le terrorisme aux confins territoriaux de l’Extrême-nord. Si l’emploi des drones est déjà une réalité effective dans la lutte contre les engins explosifs improvisés (EEI) au Cameroun (Foming, 2021), leur extension aux missions de nature offensive multi-rôle doit toutefois être envisagée avec une précaution fondamentale : les drones ne sont efficaces au combat que s’ils sont engagés contre des objectifs qui ne disposent pas d’un système de défense anti-aérienne. Car, contrairement à un pilote de chasse, l’opérateur d’un drone n’est techniquement pas en mesure de détecter des dangers pour la sécurité de son aéronef. Les roquettes sol-air, représentent une plus grande menace pour les drones que pour toute autre forme d’aviation militaire (CSS, 2010). Par ailleurs, une utilisation accrue des drones dans les zones menacées par le terrorisme et le sécessionnisme ambazonien pourrait accroitre le risque que les combattants ennemis se répandent dans les espaces urbains où ils peuvent mieux se protéger et en même temps attaquer de nombreux objectifs. Si les FDS ne peuvent pas contrer ce déplacement stratégique de l’ennemi, l’utilisation des drones menace d’encourager une déstabilisation d’espaces plus importants.
Cette limite opérationnelle n’occulte pas les nombreux avantages militaires de l’emploi des drones. Cependant, un certain nombre d’écueils d’ordre éthique persistent dans l’utilisation des drones à des fins militaires.
B- Les limites d’ordre éthique liées aux usages militaires des drones sur le théâtre des opérations
Le débat sur l’éthique des drones est antérieur et plus développé dans les pays qui utilisent des drones armés (Etats-Unis, Israël, France, Royaume-Uni, Allemagne, Italie, etc.) Face à la ruée vers la technologie dronique observée dans les armées africaines, confrontées au phénomène du terrorisme et aux menaces insurrectionnelles, l’éthique des drones est devenue un débat global. En effet, les drones alimentent l’idée de « guerre zéro mort » et celle corrélative de « guerre propre » (Armées d’aujourd’hui, 2014) de deux manières : ces aéronefs donnent l’impression qu’il est possible de combattre sans réciprocité du risque et avec peu de pertes civiles du côté adverse (précision de l’arme). Or, l’expérience américaine des frappes contre les combattants d’Al QAIDA aux lendemains des attentats du 11 septembre 2001 en Afghanistan et au Pakistan a permis de contredire cette vision. Les drones américains ont tué beaucoup plus de civils non impliqués que de terroristes.
Pour Jean Baptiste Jeangène Vilmer, directeur de l’Institut de Recherche Stratégique de l’Ecole Militaire (IRSEM) en France, bien que le recours aux drones s’inscrive dans la nature asymétrique des conflits contemporains, son usage pose toutefois des problèmes sur le plan éthique pour une raison principale. Cette raison tient à la confusion entretenue entre le drone et son usage : celle-ci est révélatrice de la politique (américaine ou israélienne) d’élimination ciblée qui, selon lui, est discutable tant moralement que légalement. Pour lui, il ne faudrait donc pas confondre la fin et les moyens (Armées d’aujourd’hui, ibid.)
En tout état de cause, les drones souffrent d’une image écornée dans les colonnes de la presse occidentale, étant régulièrement associés à la notion de dommages collatéraux. Pourtant, et comme le souligne judicieusement le Capitaine de l’armée française Grégory Boutherin, « un drone n’est pas un système autonome. Il ne s’agit pas d’un robot doté d’une intelligence artificielle et ce n’est pas lui qui déclenche le tir. Un drone, comme n’importe quel système d’armes, soit-il aérien, terrestre ou naval, n’est que ce que ceux qui le contrôlent en font » (Boutherin, op.cit).
Conclusion
La fin de la Guerre Froide a inauguré l’ère des drones en la faveur du mouvement de révolution dans les affaires militaires (RAM). Le Cameroun, dans son processus d’adaptation de sa politique de défense aux menaces asymétriques qui foisonnent sur son territoire, a engagé un vaste chantier d’acquisition de la technologie dronique en vue de moderniser la politique d’armement et d’équipement des forces armées camerounaises. L’emploi des drones dans le théâtre des opérations de lutte contre le terrorisme et le sécessionnisme ambazonien permet aux FDS d’accomplir, en conjoncture in-sécuritaire asymétrique, ses fonctions et priorités stratégiques. Bien que n’employant pas encore de drones armés comme les grandes puissances étrangères, ces FDS doivent néanmoins prendre en compte les écueils éthiques liés à l’usage incontrôlé et irresponsable des drones remplissant les missions d’IRS (Intelligence-Reconnaissance-Surveillance).
Sources et Références bibliographiques
AKONO ATANGANA Eustache, « La figure insaisissable de l’ennemi et la reconfiguration des politiques de défense et de sécurité au Cameroun », in Dynamiques géopolitiques et conjonctures insécuritaires en Afrique Centrale, Tome II, Déstructuration de l’ordre sécuritaire en Afrique Centrale (sous la direction de Frank Ebogo), Paris, l’Harmattan, 2022, pp. 29-53
Armées d’aujourd’hui, Dossier l’ère des drones, N°393, Octobre-Novembre 2014, disponible sur www.defense.gouv.fr
BATTISTELLA Dario et al, Dictionnaire des relations internationales, 3ème édition, Paris, Dalloz, 572 p.
BOUTHERIN Grégory, L’utilisation des drones dans les conflits armés : quel impact, quelle efficacité ?, Points de mire, CEPES, Vol.11 N°10, 22 octobre 2010, disponible sur www.cepes.uqam.ca
CSS, Drones : applications militaires et débats politiques, politiques de sécurité : analyses du CSS, N°78, Juillet 2010, disponible sur www.ssn.ethz.ch
FOMING Rodrigue Boris, « De l’emploi tactique des drones dans la lutte contre les EEI au Cameroun », in Engins explosifs improvisés : une menace à la sécurité en Afrique Centrale, Bulletin d’analyse stratégique et prospective VIGIE, EIFORCES, N°010 & 011, 1ER & 2ème trimestres 2021, pp. 97-102.
GICAM, Insécurité dans les régions du Nord-ouest et du Sud-ouest : conséquences économiques et impacts sur l’activité des entreprises, juillet 2018, 16 p.
NDUTUMU Samuel Sylvin, Présentation des Forces de Défense Camerounaises, inédit
NTUDA EBODE Joseph Vincent, Les politiques de défense : savoirs classiques et tendances contemporaines, Leçon inaugurale de la rentrée 2021, 16ème Promotion (M-SDSGCC) et 5ème Promotion (M-SI), CREPS, Université de Yaoundé II, 6 p.
SUYRU Vernuy Eric, La coopération sécuritaire face au défi de la criminalité transfrontalière dans le Golfe de Guinée : état des lieux et esquisse de solution, Mémoire de Master en Relations Internationales, IRIC, Aout 2013, 113p