Les nouvelles menaces sécuritaires en Afrique Centrale

L’analyse, même la plus superficielle, de l’Afrique Centrale ne laisse aucun doute quant à la présence d’un faisceau croissant d’illégalités porteuses d’instabilité. Les indicateurs dominants révèlent que ces illégalités, souvent classés sous la rubrique de « nouvelles menaces », « menaces asymétriques » ou « menaces mutantes », représentent pour l’Afrique Centrale un cancer qui se propage du golfe de Guinée, au bassin du Lac Tchad, en passant par le bassin du Congo et l’espace des grands lacs ; et qui pourrait se traduire par un avenir sécuritaire de plus en plus incertain et par le renversement des perspectives de développement offertes jusqu’à présent par la paix et la stabilité des pays de cette région.

Par des faits récurrents, l’Afrique Centrale fait désormais face à une nouvelle réalité régionale et transnationale porteuse de menaces multiformes. Le noyau dur est constitué dans sa partie boréale par le terrorisme transnational (notamment la nébuleuse extrémiste Boko Haram), à la façade maritime par la piraterie ; et aux parties orientales et du Sud par la criminalité transfrontalière, la contrebande, les trafics illicites et l’immigration clandestine, ainsi que les effets collatéraux des convulsions sociopolitiques à l’intérieur de certains pays.

Ces menaces, qui sont à la fois fomentées par des ennemis non identifiés et plus difficiles à prévoir, à évaluer et à parer, ont des conséquences graves sur la stabilité de la région. En réalité, l’Afrique Centrale part d’une catégorie de menaces asymétriques militaires (terrorisme de Boko Haram, piraterie maritime, etc.) à une réactualisation de menaces sécuritaires séculaires (conflits agropastoraux, braconnage, trafics illicites, etc.). Dès lors, les nouvelles menaces sécuritaires, qui perturbent la stabilité de l’Afrique Centrale, ne sont plus seulement militaires

Ainsi, en mettant de côté les savoirs sur les modes opératoires des acteurs menaçant la sécurité et la stabilité en Afrique Centrale, cette réflexion porte essentiellement sur deux points : la typologie des nouvelles menaces sécuritaires en Afrique Centrale (I) d’une part ; leurs causes et leurs conséquences dans cette région (II) de l’autre part.

I - Typologie

Les nouvelles menaces sécuritaires en Afrique Centrale apparaissent aujourd’hui comme les principaux facteurs d’instabilité des Etats de la région. Elles diffèrent de par leur nature idéologico-religieuse, politique et économique.

La première typologie relève de leur nature idéologico-religieuse. Cette typologie procède en fait de l’escalade de la violence qui surgit le plus souvent de la confrontation de plusieurs systèmes idéologiques et religieux incompatibles et des intérêts matériels qui y sont liés. La religion occupe une grande responsabilité dans la prolifération des menaces sécuritaires en Afrique Centrale dans la mesure où elle se prête, par ses textes et les interprètes autorisés de ceux-ci, à générer un système social clos qui modèle les sociétés, les attitudes et les comportements de ses adeptes. C’est notamment le cas du groupe terroriste extrémiste Boko Haram qui a fait de la religion islamique une idéologie de combat qui, de plus en plus s’arroge le monopole du discours sur l’Islam dans la partie sahélienne de l’Afrique centrale.

La deuxième typologie porte sur leur nature politique. On distingue ici deux catégories de menace s’appuyant sur des ressorts politiques : les rebellions armées et les mouvements séparatistes. Les premières se nourrissent de l’inégalité d’accès aux postes de responsabilité ou aux services de base et la compétition pour le pouvoir et ses ressources qui créent des tensions entre groupes sur des bases identitaires, notamment ethnolinguistiques. Les seconds s’inscrivent dans une dynamique de contestation radicale de l’ordre politique existant à travers la sécession d’une partie du territoire de l’Etat préexistant en vue de la création d’un nouvel Etat par les voies de la violence armée. Ces nouvelles menaces sécuritaires de nature politique se sont enracinées en Afrique centrale depuis l’ouverture démocratique qui a accompagné le vent de libéralisation issu de la fin de la guerre froide. Ces menaces prospèrent principalement de nos jours en RCA, RDC et Tchad pour ce qui concerne les groupes rebelles, et au Cameroun à l’intérieur duquel des mouvements séparatistes créent de l’insécurité dans les régions du Nord-ouest et du Sud-ouest.

La troisième typologie pour sa part porte sur la nature économique des nouvelles menaces sécuritaires en Afrique Centrale. Cette typologie se nourrit autour d’un ensemble de facteurs : la pénurie des ressources naturelles à l’instar des terres arables et de l’eau, les trafics illicites, la contrebande et le braconnage des ressources animales. S’agissant spécifiquement de ce dernier facteur, il convient de souligner que le braconnage en Afrique centrale s’est maintenu notamment par l’intermédiaire des différents conflits et de la pauvreté qui gangrènent la région. Le financement des organisations paramilitaires insurrectionnelles en lutte dans le bassin du Lac Tchad et les Grands Lacs a redynamisé le braconnage de certaines espèces protégées déjà favorisé par la corruption de certains agents publics et l’inadéquation du droit appliqué dans ces Etats aux problématiques environnementales actuelles. Ainsi, la RCA a vu en 20 ans sa population d’éléphants passer de 70 000 individus à un peu moins de 10 000 aujourd’hui. Dans la même veine, le Tchad, la République du Congo et, de façon plus prononcée, le Cameroun et la RDC ont connu une hécatombe semblable, avec plus de 76% de la population d’éléphants des deux derniers pays cités disparu en 20 ans.

II - Causes et conséquences

Identifiées sous différentes formes en Afrique Centrale depuis l’émergence des problématiques non militaires dans le champ d’étude de la sécurité, les nouvelles menaces sécuritaires ont plusieurs causes et génèrent un certain nombre de conséquences au sein des Etats de la région.

En termes de causes, nombre de menaces sont favorisées par le sous-développement économique, le chômage élevé des jeunes, la pauvreté et l’impossibilité pour certains Etats d’assurer les fonctions régaliennes de sécurité. Par ailleurs, du fait de leurs fortes dotations en ressources minières, la question des matières premières explique la prolifération de groupes armés en RCA et en RDC. Les richesses minières permettent en général le financement des activités insurrectionnelles et terroristes tout en étant un des principaux enjeux des menaces asymétriques. Ainsi à travers le pillage des ressources, la protection moyennant rémunération, les profits liés au commerce des armes, des aliments ou des substances narcotiques, le contrôle des terres, le vol de bétail, l’exploitation de la main-d’oeuvre captive, les entrepreneurs du crime transnational organisé exploitent les vulnérabilités de certains pays d’Afrique Centrale pour étendre leurs activités et leur influence. Toute chose qui emporte des conséquences pour ces pays.

En effet, les menaces en cours contribuent à affecter le potentiel et les capacités de l’Afrique Centrale en perturbant et en mettant à rude épreuve l’économie de la région. Elles conduisent à une destruction ou à une dévalorisation du capital physique (infrastructures, équipements), du capital humain ainsi que du capital social qui repose sur la confiance, les règles ou les réseaux de relation. Ces menaces ont également un impact sur les dépenses militaires et l’endettement extérieur des Etats affectés qui y consacrent des budgets considérables qui auraient pu financer des projets de développement et améliorer le bien-être collectif. En tout état de cause, il apparait de toute évidence que la réactualisation des pratiques séculaires d’insécurité, conjuguée aux menaces sécuritaires d’ordre militaire, a un impact considérable sur l’aggravation de la pauvreté dans les espaces de l’Afrique Centrale où elles prolifèrent.

Conclusion

Les nouvelles menaces sécuritaires en Afrique Centrale, de par ses multiples tentacules et la gravité de ses conséquences pour le développement des pays de la région, nécessitent une réponse globale des Etats de la région et de la communauté internationale Si la coopération sécuritaire est déjà effective dans la lutte contre la piraterie maritime le long du golfe de Guinée avec la création du Centre Interrégional de Coordination (CIC), ainsi que dans la lutte contre la menace terroriste de Boko Haram avec l’activation de la Force Multinationale Mixte (FMM) de la CBLT, le renforcement des solutions civilo-militaires doit être privilégié afin de détourner la jeunesse des chants et sirènes de l’illégalité. Par ailleurs, la modernisation de la gouvernance des espaces transfrontaliers pourrait permettre de juguler plus efficacement le phénomène de la criminalité transfrontalière qui menace, aussi bien la navigation maritime, que la paix et la sécurité en Afrique centrale